Tournon-d’Agenais au XIXe siècle : un siècle de ruptures et de renouveau

25 novembre 2025

Un bourg rural face à la modernité

Le XIXe siècle, souvent qualifié de « siècle des révolutions », n’a pas seulement bouleversé Paris ou les grandes villes industrielles. Les bourgades du Sud-Ouest, Tournon-d’Agenais en tête, ont vécu des mutations profondes, ancrant leur histoire locale dans celle de la France. Cette époque a vu notre village passer d’une société rurale traditionnelle à une bourgade confrontée à la modernité : urbanisation, progrès techniques, bouleversements sociaux. Il s’agit de comprendre comment ces transformations nationales et européennes ont façonné le quotidien et l’identité du bourg, déplacé l’équilibre entre agriculture, commerce, institutions et sociabilité locale.

Révolutions agricoles : de la polyculture à la spécialisation

Au tournant du XIXe siècle, Tournon-d’Agenais reste essentiellement agricole. Mais les décennies qui suivent vont voir émerger de nouveaux courants. La Révolution française a bousculé le régime foncier : l’abolition des privilèges et la vente des biens nationaux redistribuent les terres. De nombreux petits propriétaires voient alors le jour. Le cadastre napoléonien (implanté dans les années 1830), véritable photographie des parcelles, ouvre la voie à une gestion plus rationnelle des cultures (Archives départementales du Lot-et-Garonne). La vigne (surtout la folle blanche et le malbec), les céréales et le tabac connaissent un essor. Les techniques s’améliorent doucement : usage d’engrais, rotations, introduction de la betterave sucrière dans les campagnes alentours vers 1870. L’agriculture gagne en rendement, mais les crises viticoles (notamment l’arrivée du phylloxéra à partir de 1875) forcent nombre d’exploitants à diversifier ou à réformer leur production.

  • 1837 : la commune compte environ 2 770 habitants, une majorité vivant de la polyculture vivrière et de la vigne.
  • Les terres communales peu à peu privatisées favorisent le développement des petites exploitations familiales.
  • Dans les années 1880, on signale une expansion du tabac dans le Fumélois, déclin des céréales, et expérimentation d’autres plantations à la faveur des lois sur les droits de douane.

Petite industrie et commerce : de l’artisanat aux réseaux commerciaux

L’artisanat rythmait traditionnellement la vie du bourg : boulangers, charrons, forgerons, tisserands. Le XIXe siècle voit l’apparition timide de l’industrialisation à l’échelle locale, mais ce sont surtout les progrès du commerce qui changent la donne. Développement du marché hebdomadaire – essentiel à Tournon –, multiplication des boutiques rurales et circulation de nouveaux produits (les tissus manufacturés, notamment, venus de Fumel ou de Villeneuve-sur-Lot). Une petite usine de tuilerie s’installe à la périphérie à la fin du siècle, profitant d’une main-d’œuvre peu qualifiée, mais le bourg reste marqué par la prédominance de l’artisanat. L’arrivée du chemin de fer à la gare de Penne-d’Agenais (1863) marque une rupture : Tournon se retrouve désenclavé, facilitant l’exportation de ses produits agricoles et l’arrivée de biens de consommation.

  • Les recensements de 1876 font état d’une vingtaine de commerces dans le bourg, incluant marchands de vins, d’étoffes, tabacs et épiceries.
  • L’industrie reste marginale jusque vers 1900, mais apparition de plusieurs meuneries modernes le long de la Deuxième Masse (source : Gilles Pallot, « Villages et métiers du XIXe », pp. 114-118).

Modernisation du cadre urbain et confort villageois

Voirie, hygiène, innovations du quotidien

Le XIXe siècle amène, à Tournon-d’Agenais comme ailleurs, les prémices de l’équipement public : élargissement et empierrement des rues principales (avenue de la Bastide et rue des Consuls), installation de fontaines publiques (1824, 1867), création d’un premier réseau rudimentaire d’éclairage nocturne à l’huile. Le Conseil municipal multiplie les délibérations sur l’entretien des chemins vicinaux et la lutte contre l’insalubrité – en témoignent les plaintes pour « eaux stagnantes » dans le procès-verbal de 1852 (Archives municipales).

Infrastructures majeures créées au XIXe siècleDate
Fontaine du centre-bourg1867
Premiers trottoirs en pierrevers 1875
Ouverture des écoles communalesde 1833 à 1881

L’école et la vie religieuse : de nouvelles sociabilités

L’école du peuple

La loi Guizot (1833) puis la loi Ferry (1881) imposent l’ouverture d’écoles publiques, laïques et gratuites. La commune construit progressivement son école de garçons (vers 1840), puis l’école de filles (années 1860). Selon le rapport de l’inspecteur d’Académie d’Agen en 1877, le taux de scolarisation dans la bastide atteint alors près de 73 % chez les 6-13 ans – un chiffre notable pour une bourgade rurale. Les écoles deviennent des lieux de socialisation, d’alphabétisation (signature des actes, lecture des journaux, etc.). Un changement profond, renforcé par les débats sur la laïcité qui s’intensifient durant la Troisième République.

Les Sociétés et les rituels religieux

Jusqu’à la loi de séparation de 1905, la paroisse structure la vie communautaire : processions, fêtes patronales, œuvres de charité rythment l’année. Le XIXe siècle voit aussi la naissance d’associations laïques : sociétés de secours mutuels (dès 1868), groupes folkloriques, chorales et sociétés de tir. La fréquentation des offices reste élevée – près de 1 600 paroissiens dénombrés le dimanche de la Saint-Barthélemy en 1875 – mais la population locale commence à se diviser sur la place de l’église dans la société.

Évolutions démographiques et dynamiques sociales

Le XIXe siècle est marqué, à Tournon-d’Agenais comme ailleurs, par une croissance démographique puis son renversement. Selon les registres d’état civil et les recensements, la population atteint environ 3 000 habitants au milieu du siècle. L’exode rural apparaît dès les années 1880 : les jeunes partent tenter leur chance à Agen, Fumel, Bordeaux, attirés par les hauts-fourneaux ou l’administration. Le village conserve une vie intense, mais la mutation sociale est amorcée : apparition d’une élite municipale laïque, déclin progressif de l’influence des notables agricoles.

  • 1851 : 2 882 habitants recensés.
  • 1886-1896 : baisse à environ 2 350 habitants (statistique INSEE, fichiers historiques).
  • Début XXe siècle : fuite des jeunes générations, faible renouvellement des artisans traditionnels.

Un bourg en conversation avec le monde : transports, presse et ouverture

L’arrivée du télégraphe à Agen, puis sa diffusion progressive, permet aux habitants de Tournon de recevoir plus rapidement les nouvelles nationales (vers 1872). Le Petit Agenais et La Gazette du Sud-Ouest sont lus dans les cafés de la bastide. L’amélioration de la route vers Penne-d’Agenais et la proximité du rail facilitent non seulement le commerce, mais aussi la venue de nouveaux habitants, de curistes saisonniers… et même les premiers touristes anglophones venus explorer la « vieille France ». Le XIXe siècle, pour Tournon-d’Agenais, marque donc l’entrée dans une forme de modernité où le passé rural cohabite avec l’ouverture au monde extérieur.

Regards sur le patrimoine bâti : entre héritage et adaptation

Le XIXe siècle n’apporte pas de grands travaux comme dans les bourgs voisins transformés par la politique napoléonienne. Mais plusieurs maisons médiévales sont remaniées pour installer des vitrines, des boutiques, ou des ateliers au rez-de-chaussée. La halle abrite un marché revivifié, la mairie est modernisée en 1854 (ajout d’une salle des délibérations). Plusieurs croix et fontaines sont restaurées, preuve d’une volonté de s’approprier et d’embellir l’espace public. Cette époque initie ainsi nombre des traditions architecturales qui font aujourd’hui le charme de Tournon : place centrale animée, ruelles pavées, bastide aux airs figés mais vivants.

Un laboratoire rural du changement

L’étude du XIXe siècle à Tournon-d’Agenais montre combien les transformations rurales ne furent ni linéaires ni uniformes. Entre inventions techniques (chemins de fer, nouvelles cultures), innovations sociales (école, associations), mobilité accrue et préservation de l’identité locale, le village s’est adapté avec subtilité. Aujourd’hui, bien des traces subsistent, dans le bâti, la mémoire collective, les traditions du marché ou l’esprit d’accueil. Le XIXe siècle : un siècle charnière qui a tissé les fondations du Tournon-d’Agenais contemporain, entre respect de ses racines et appétit pour la nouveauté.

  • Sources : Archives départementales du Lot-et-Garonne ; Gilles Pallot, « Villages et métiers du XIXe » ; Patrick Lavaud, « Le Lot-et-Garonne rural » ; INSEE, recensements anciens ; F. Lachaud, « Histoire de la bastide de Tournon-d’Agenais ».

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