Tournon d’Agenais : Chronique d’une bastide à travers les âges

6 novembre 2025

Des premiers peuplements à la fondation de la bastide

Situé sur un plateau dominant la vallée de la Boudouyssou, Tournon d’Agenais bénéficie d’un emplacement hautement stratégique depuis l’Antiquité. Des vestiges attestent d’une occupation humaine dès la protohistoire, surtout à l’âge du fer, signe qu’aux temps gaulois puis gallo-romains, la région était déjà investie grâce à ses ressources (cf. INRAP).

Cependant, Tournon prend une toute autre importance en 1271, date de sa fondation comme bastide par Raymond VII, comte de Toulouse et Alphonse de Poitiers, frère du roi Saint Louis. Cette création s’inscrit dans le vaste mouvement d’établissement de bastides dans le Sud-Ouest, visant à réorganiser la population et stimuler le commerce dans un contexte de reconquête royale du territoire, suite à la fin du comté de Toulouse.

  • 1271 : Fondation de la bastide. Le plan quadrillé, typique des bastides, s’articule autour d’une place centrale (la place des cornières actuelle).
  • L’implantation sur un éperon permet le contrôle des voies de circulation locales.
  • Le statut juridique de la bastide accorde des libertés aux habitants : les « consuls » sont élus, les marchés réguliers stimulent la vie économique.

Le tissu urbain de Tournon garde le témoignage de cette organisation rationnelle : rues perpendiculaires, maisons à cornières et halle centrale. Le choix du site n’est pas anodin : la topographie protège la population mais offre aussi une vue panoramique, atout défensif indéniable.

Le Moyen Âge : entre conflits et essor économique

Au fil du XIV siècle, Tournon d’Agenais connaît les répercussions de la Guerre de Cent Ans (1337-1453). Bastide frontière entre possessions françaises et anglaises, la cité change plusieurs fois de main. Ce fut le cas en 1346, lorsque les Anglais s’emparent de la place ; ils l’occupent une bonne dizaine d’années avant qu’elle ne retourne dans le giron français.

  • 1337 : Début des hostilités, Tournon se fortifie davantage.
  • D’importantes murailles, dont subsistent des vestiges aujourd’hui (tour de l’horloge), protègent la ville et ses habitants.
  • Le commerce du vin, du blé, et de produits artisanaux prospère sous la garantie de franchises commerciales.

Le Moyen Âge tardif laisse aussi des traces dans le bâti : maisons à colombages ou en pierre, ruelles ramassées autour du noyau central, et l’église Saint-André, édifice roman remanié au fil des siècles.

Un bastion protestant lors des guerres de Religion

Au XVI siècle, Tournon d’Agenais devient un haut lieu de la Réforme protestante. Dès 1561, de nombreux habitants adoptent la foi réformée, à l’image de toute une partie du Quercy et du Haut-Agenais.

  • 1561-1621 : Pendant plus de 60 ans, la bastide est contrôlée par les protestants.
  • Le temple est installé dans la bastide et devient un centre spirituel local.
  • La Sainte Ligue, mouvement catholique, tente de reprendre la ville à plusieurs reprises.

En 1621, sous Louis XIII, Tournon est assiégée par les troupes royales et doit capituler. L’édit de Nantes est progressivement révoqué, ce qui conduit une partie des familles protestantes à l’exil. Une plaque commémorant cet héritage se trouve encore sur la place centrale. Ce passé protestant marque durablement la mémoire collective et façonne l’identité singulière de la ville. Pour preuve : jusqu’au XIX siècle, le pourcentage de protestants est resté supérieur à la moyenne régionale selon diverses sources, dont Les protestants dans le Lot-et-Garonne de Christian Pech.

Du Grand Siècle à la Révolution française : mutations et résistances

Le siècle des Lumières voit Tournon se transformer, mais aussi résister à l’uniformisation du royaume. Au XVIII siècle, la trame urbaine tend à se densifier. De nouveaux bâtiments voient le jour : hôtels particuliers, aménagements publics, réaménagement de la halle. Mais la petite ville traverse aussi des crises :

  • La Peste de 1720 (qui touche fortement Marseille) effraie ; la cité impose alors des quarantaines et barrages aux entrées, ce dont témoignent les registres communaux.
  • La crise agricole de la fin du XVIII affaiblit l’économie mais Tournon s’ouvre vers Agen grâce à la route relancée après 1750.

Lors de la Révolution de 1789, la population se divise sur les choix de société : une partie reste attachée à ses traditions, tandis que d’autres rejoignent le mouvement des municipalités. Le fameux arbre de la liberté sera d’ailleurs planté ici comme dans beaucoup de communes de la région.

Du XIX siècle à la Belle Époque : essor rural et industrialisation modérée

Le XIX siècle voit le redéploiement du bourg rural grâce à des progrès agricoles et à un début de mécanisation.

  • La culture de la prune, de la vigne, et l’essor du pruneau (qui fera la fortune du Lot-et-Garonne) bénéficient au terroir tournonnais. On retrouve plusieurs fours à prune dans les fermes environnantes.
  • Tournon d’Agenais connaît aussi la construction de bâtiments institutionnels : école de garçons en 1837, école de filles en 1858, mairie reconstruite en 1894 (cf. Archives départementales du Lot-et-Garonne).
  • Un marché hebdomadaire est instauré dès 1842, tradition maintenue jusqu’à aujourd’hui, avec ses produits locaux et ses foires agricoles.

L’arrivée du chemin de fer dans la région ne passera pas directement par Tournon, ce qui limite l’industrialisation, mais préserve en parallèle l’authenticité rurale chère aux habitants. Notons aussi la construction de belles maisons bourgeoises en périphérie. Des confréries, des sociétés de secours mutuel, et des fêtes de village (notamment la fête du tournebroche) témoignent du dynamisme social.

Les épreuves du XX siècle : guerres et renouveaux

Le XX siècle bouleverse profondément la bastide. La Première Guerre mondiale fait 52 morts sur près de 1 100 habitants recensés en 1911 (données INSEE et monument aux morts de la commune), preuve de l’intense mobilisation locale. La Seconde Guerre mondiale, quant à elle, voit Tournon jouer un rôle moindre sur le plan des combats, mais la région abrite plusieurs familles juives réfugiées, protégées par la population. Cet épisode est aujourd’hui mis à l’honneur lors de cérémonies mémorielles.

  • Déclin démographique dans les années 1950, aggravé par l’exode rural et la disparition de petites fermes.
  • Le commerce local évolue : fin des artisans-forgerons, développement de la boulangerie et de l’épicerie multiservices.
  • Malgré tout, lancement du Syndicat d’Initiative dans les années 1970.

L’essor du tourisme rural dans les années 1980-1990 permet à la bastide de retrouver une dynamique : restauration du patrimoine (tour de l’Horloge, halle, remparts), ouverture de gîtes, création de fêtes médiévales. Depuis, la population oscille autour de 800 à 900 habitants, avec une tendance à la stabilisation grâce à l’attractivité du cadre de vie et à la présence de nouveaux habitants séduits par la douceur du Quercy blanc (source : INSEE, recensements 1975-2020).

Anecdotes, figures marquantes et patrimoine vivant

  • La tour de l’Horloge et son unique cloche lunaire : Installée en 1852, la cloche lunaire donne autrefois le rythme de la vie agricole, en indiquant non seulement l’heure mais aussi les phases de la lune (cf. Le patrimoine des communes du Lot-et-Garonne, Editions Flohic).
  • Le bastidou : Ce petit fromage typique, aujourd’hui remis au goût du jour par des producteurs locaux, faisait la fierté du marché de Tournon dès le début du XIX siècle.
  • Pierre Cambon : Originaire du village, ce maître d’école du XIX siècle fut un acteur clé de la scolarisation locale et du réveil culturel d’après-1870.
  • Les Fêtes médiévales, débutées en 1987, attirent chaque été plus de 3 000 visiteurs et remettent en scène l’histoire protestante et la vie de la bastide.

Les vitrines de la bastide présentent aujourd’hui encore les métiers à tisser, outils agricoles et documents d’archives, tandis que plusieurs circuits de découverte sont proposés avec panneaux explicatifs retraçant ce long passé. Le patrimoine protestant se découvre via les anciens temples, et la diversité architecturale se matérialise notamment dans la “maison aux arcades” du XVI siècle, ou la halle, rénovée récemment.

Perspectives et redécouverte du patrimoine

Tournon d’Agenais est aujourd’hui pleinement tournée vers la valorisation de son histoire et l’ouverture aux visiteurs. Plusieurs circuits commentés sont prévus chaque année en été. L’inscription du centre ancien à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en 1996 a permis d’obtenir d’importants fonds européens pour la restauration. La mémoire locale reste vivante au fil d’expositions temporaires et d’un travail mené en lien avec les écoles, pour transmettre l’héritage des bastides et la richesse d’un territoire façonné par tant d’épreuves, d’idées et de passions.

Entre témoignages médiévaux et vitalité moderne, Tournon d’Agenais témoigne de l’incroyable résilience d’une petite bastide dont l’histoire épouse celle de tout le Sud-Ouest : mouvementée, riche et ouverte sur l’avenir.

Sources complémentaires :

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