Tournon-d’Agenais : une bastide au cœur des enjeux pendant la guerre de Cent Ans

14 novembre 2025

Pourquoi Tournon-d’Agenais était-elle stratégique au Moyen-Âge ?

Fondée en 1271 sur initiative d’Aleixandre de Poitiers et du roi Philippe le Hardi, Tournon-d’Agenais bénéficie d’une situation privilégiée : accrochée à son “pech”, elle surplombe routes et vallées, croisement entre Quercy, Agenais et Périgord (Les Amis de Tournon d’Agenais). Au XIV siècle, cette position fait d’elle une place militaire recherchée. Au début du conflit, la bastide marque la frontière mouvante entre territoires tenus par le roi de France, et possessions du roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine.

  • Proche de grandes voies commerciales : La route reliant Cahors à Agen, et les axes vers Montauban ou Monpazier, traversent la région.
  • Domination visuelle et défensive : L’éperon rocheux permet de surveiller 360°, et les remparts du XIV siècle en font un verrou naturel.
  • Enjeu politique : Bastide “française” au début, Tournon-d’Agenais sera convoitée dès que les frontières bougent, notamment après le traité de Brétigny (1360).

Les remparts et fortifications : un patrimoine né de la guerre

Les archives évoquent dès 1340 des travaux de renforcement des murs et poternes. Quatre portes défendaient alors la ville, et la “tour de l’horloge” en haut du Pech, restaurée plusieurs fois pendant la guerre, servait de poste de guet. Une partie de ces fortifications a subsisté jusqu’au XIX siècle et reste lisible aujourd’hui, preuve de l’état d’inquiétude quasi-permanent.

Tournon-d’Agenais au cœur des allées et venues : chronologie des occupations et des sièges

Le conflit n’a pas épargné la région. Tournon-d’Agenais bascule à plusieurs reprises d’un camp à l’autre, au gré des traités, des sièges ou des raids de compagnies de mercenaires :

  1. 1345 : premières grandes opérations anglaises en Agenais, conduites par le Prince Noir. Prise de villes voisines comme Penne-d’Agenais. Tournon-d’Agenais, bien fortifiée, résiste.
  2. 1356-1360 : L’Agenais change souvent de main. Après la victoire anglaise de Poitiers, le traité de Brétigny (1360) attribue tout le sud-ouest, y compris Tournon, au roi d’Angleterre. La garnison devient anglaise ; certains habitants s’exilent, d’autres s’adaptent.
  3. 1369 : Charles V renverse la situation : la reconquête française passe par des sièges courts mais nombreux. En 1370, selon la Chronique de Jean Froissart, la garnison anglaise de Tournon est contrainte de rendre la place lors d’une campagne éclair menée par le sénéchal du Quercy. La bastide redevient française.
  4. 1380-1400 : Les compagnies (“routiers”) profitent de la faiblesse des pouvoirs. Des documents du Service des Archives du Lot-et-Garonne mentionnent plusieurs attaques et pillages, les habitants se réfugiant dans le “castrum”.

Durant près d’un siècle, alternent sièges, pillages et périodes éphémères d’accalmie. Les fortifications sont renforcées, la vie rurale tourne au ralenti autour des murailles.

La vie quotidienne des habitants : adaptation, peurs et solidarités

Le conflit n’est pas seulement une affaire de rois et de capitaines : il bouleverse la vie de tous. Tournon-d’Agenais, comme d’autres bastides, doit faire face à :

  • L’insécurité persistante : Les compagnies anglaises ou “franches” (mercenaires désœuvrés après la trêve) écument la région. Les recensements de 1373 font état d’une population réduite de moitié par rapport à 1320.
  • Destruction et reconstructions : Après chaque passage de troupes, maisons, granges et moulins sont fréquemment détruits ou dévastés. Les documents de la sénéchaussée évoquent des séries de reconstructions jusqu’au XVe siècle.
  • Organisation autarcique : La bastide, entourée de ses remparts, devient un refuge. La solidarité entre familles, la mutualisation des biens (réserves de grains, puits collectifs sur la place), s’accentuent.
  • L’activité agricole transformée : Abandon des cultures de la périphérie, repli sur des productions vivrières dans la protection immédiate de la ville.

On sait qu’à plusieurs reprises, le marché du samedi, essentiel à la survie locale, fut suspendu “faute de marchandises et de sûreté” (Archives diocésaines d’Agen, 1387).

Religion et refuge : le rôle de l’église Saint-André

L’église, alors intégrée au système défensif (et la chapelle Saint-Étienne du Pech, aujourd’hui disparue), sert de dernier abri lors des sièges. Les cloches sonnent le tocsin à l’annonce d’une troupe ennemie ; on retrouve dans les chroniques ecclésiastiques la mention de plusieurs “assauts repoussés par miracle”, preuve de la place de la foi dans le quotidien sous la menace.

Les conséquences de la guerre : une bastide durablement marquée

La guerre de Cent Ans laisse des traces profondes sur les paysages comme sur la société de Tournon-d’Agenais :

  • Population : Les estimations indiquent une diminution d’au moins 30 % du nombre d’habitants entre 1337 et 1450, sans compter les victimes de la Peste Noire venue frapper en 1348 (source : Persée, “Les villages du Lot-et-Garonne au Moyen Âge”).
  • Reprises démographiques lentes : Il faut attendre la fin du XVe siècle pour voir la population reprendre le chemin des campagnes alentour et des faubourgs.
  • Urbanisme : La configuration de la bastide — rues concentriques, cœur fermé autour de la place centrale — est héritée des besoins défensifs du siècle de guerre.
  • Patrimoine : Les fontes anciennes de cloches, vestiges d’armes, traces de poternes murées restent visibles dans le bâti actuel du village, invitant à une lecture historique de chaque pierre.

Anecdotes et personnages : figures de la résistance locale

  • Chevalier Jean de Tournon : Il figure dans plusieurs chroniques locales comme défenseur de la bastide lors du siège de 1370. Son nom se retrouve sur des chartes du chapitre de Saint-André.
  • Le “traître” Pierre de La Motte : Selon une tradition orale du village, ce sergent aurait tenté d’ouvrir les portes aux Anglais en 1369. Il fut jugé par l’assemblée des consuls sur la place du village (récit recueilli dans Archives 47).

De tels personnages montrent la diversité des réactions face à la guerre, entre loyalisme local et stratégies de survie.

Ce qu’il reste aujourd’hui : une mémoire inscrite dans la pierre et les paysages

Arpenter Tournon-d’Agenais, c’est traverser un livre d’histoire à ciel ouvert. Les voyageurs attentifs remarqueront :

  • Les traces des anciens fossés et remparts (notamment côté nord, quartier du Barry)
  • La “porte de la Lémance”, seul vestige visible d’une des portes du XIV siècle
  • Les caves voûtées servant de refuges lors des attaques
  • Des pierres sculptées par des “signes de tailleurs” qui datent des reconstructions des années 1380-1400

Régulièrement, des associations d’histoire locale proposent des visites historiques ou des conférences sur la présence anglaise et les heures sombres de la guerre. Les répercussions de ces décennies tourmentées s’observent dans l’architecture et parfois jusque dans les noms des ruelles anciennes (“rue du Fort”, “rue des Consuls”).

Pour explorer plus loin l’histoire médiévale de Tournon-d’Agenais

Le passé tourmenté de Tournon-d’Agenais, loin d’avoir effacé son charme, continue de façonner son identité. Pour qui sait lire entre les lignes d’un mur ou sur les pavés de ses ruelles, la mémoire de la guerre de Cent Ans n’est jamais bien loin.

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