Tournon d’Agenais, une bastide du XIIIe siècle : miroir d’un temps de bouleversements

10 novembre 2025

Le XIIIe siècle : un contexte de mutations profondes en Occitanie et en France

Le début du XIIIe siècle marque une étape charnière de l’histoire du Sud-Ouest et du Royaume de France. L’Occitanie sortira profondément bouleversée des croisades contre les Albigeois (1209-1229), qui ajoutèrent aux tensions religieuses et féodales une volonté d’affirmation du pouvoir royal dans une région longtemps autonome. C’est dans ce cadre troublé qu’émergent les bastides, ces villes neuves établies dans le but d’asseoir une autorité nouvelle et de stimuler le développement économique local.

Le Lot-et-Garonne, qui deviendra une mosaïque de villages organisés autour de places à arcades et de rues à angle droit, n’est pas resté à l’écart de ce mouvement. Tournon d’Agenais, fondée en 1271, en est un exemple emblématique (Source : Guyenne et Gascogne, Anne-Marie Cocula).

Les bastides, symboles et outils de la politique royale et seigneuriale

Au XIIIe siècle, la création de nouvelles villes, appelées « bastides », sert à plusieurs intérêts : contrôler le territoire, attirer des populations, et affirmer des pouvoirs concurrents – seigneurs locaux, Église et Capétiens. Leur essor fut exceptionnel : on en recense plus de 350 entre 1222 et 1372 en Gascogne, Agenais, Guyenne et Périgord (Source : Pierre Garrigou Grandchamp, Université Toulouse Jean-Jaurès).

  • Contrôle du territoire : Les bastides sont souvent fondées sur des sites stratégiques, épousant le relief (comme le plateau de Tournon d'Agenais), à proximité des voies de communication et de frontières mouvantes (entre la Guyenne anglaise et la France notamment avant 1453).
  • Sécurité et fiscalité : Les habitants, souvent bénéficiaires de franchises (« coutumes »), échappent à certains impôts, mais doivent allégeance à l’autorité fondatrice. C’est une façon d’encourager l’installation dans un contexte d’insécurité et de dépeuplement relatif après les Croisades et épidémies.

Les enjeux politiques de la fondation de Tournon d’Agenais

La fondation de Tournon d’Agenais intervient dans un moment de recomposition des pouvoirs. Le territoire de l’Agenais faisait alors partie d’un enjeu majeur entre la couronne de France et la monarchie anglaise, via la possession de l’Aquitaine par les Plantagenêt puis les Capétiens après 1271. Tournon fut créée par Philippe III le Hardi à la mort d'Alphonse de Poitiers, frère de Saint Louis, qui avait hérité de la région par mariage mais mourut sans héritier direct (*Cartulaire de Tournon, Archives départementales du Lot-et-Garonne*).

La nouvelle bastide de Tournon prend place en surplomb de la vallée, offrant une vue stratégique, et s'organise autour d’un plan quadrillé typique où la religion (église) et le pouvoir civil (mairie/hôtel de ville) s’équilibrent autour de la place centrale.

Quelques dates-clefs à retenir

  • 1271 : Fondation de Tournon d'Agenais par l’autorité royale
  • 1279 : Confirmation de la chartre de coutumes par le roi Philippe III
  • 1287-1295 : Fin de la tutelle anglaise sur l’Agenais, officialisée par les traités d’Amiens

Un modèle urbain innovant pour l’époque

La bastide est pensée comme un espace neuf. Son plan régulier, la division du sol en parcelles attribuées gratuitement ou à bas prix aux nouveaux habitants, préfigure une forme d’urbanisme moderne. À Tournon d’Agenais, le plan orthogonal, la place carrée et sa halle, ainsi que les maisons alignées avec cornières (arcades) en sont les marques visibles.

  • Le découpage de la ville en lots de 5 à 7 mètres de façade sur environ 20 à 25 mètres de profondeur visait à garantir une population nombreuse et un marché actif (Source : Pierre Garrigou Grandchamp, Bastides d’Aquitaine).
  • Des foires et marchés furent institués dès la fondation, pour dynamiser l’économie et fixer la population.

Des habitants encadrés et protégés, : la société bastidienne au XIIIe siècle

Les bastides, et Tournon d’Agenais en particulier, proposent un contrat social novateur : les habitants, venus de milieux ruraux souvent soumis à l’arbitraire seigneurial, obtiennent ici des droits :

  • L’accès à la propriété d’un lot à bâtir
  • La participation à l’administration municipale (dans le cadre du consulat ou conseil de ville)
  • La possibilité de tenir boutique ou atelier, sous couvert de règlementation municipale

C’est une révolution sociale : en devenant « bourgeois » de la bastide, l’habitant change de statut. Tournon recevra ainsi ses coutumes, fixant les droits et devoirs de chacun, garantissant aussi la tenue des marchés et le respect des franchises fiscales.

La bastide, rempart ou cible en temps de guerre

La période est marquée par la guerre de Cent Ans. Les places fortes comme Tournon d’Agenais, qui changera plusieurs fois de mains (notamment en 1380 et 1449), étaient à la fois des centres économiques et des enjeux militaires. Leur conception permet la défense collective : le bourg est ceint de murs et de portes fortifiées dont il subsiste des vestiges (Source : Monuments Historiques, Région Nouvelle-Aquitaine).

  • Les murailles protégeaient la population et stimulaient l’installation, malgré les risques de siège ou de pillage.
  • La place centrale pouvait se transformer en refuge temporaire pour les habitants en temps de crise.

Une fondation liée à la recomposition de l’espace rural

La naissance de Tournon d’Agenais s’insère dans un remodelage du paysage : la bastide est généralement entourée de terres redistribuées à de nouveaux habitants ou vidées d’anciens hameaux voisins. Tournon occupe ainsi une position géographique choisie pour ses atouts agricoles et commerciaux, facilitée par la proximité de la route vers Agen et Cahors.

Ce brassage de populations, favorisé par des conditions d’installation attractives, explique la rapide croissance de certains bourgs : entre 1280 et 1330, la population de Tournon d’Agenais estime avoisiner 1 200 à 1 500 habitants, là où l’ancien village médiéval voisin peinait à dépasser la centaine d’âmes (Éric Lhote, Les Bastides).

Des anecdotes et traces matérielles de la fondation

  • La pierre dite « de la Fondation », sur la place, rappelle la charte d’établissement accordée par Philippe III.
  • Certaines maisons de la Grand Rue portent encore, gravés ou sculptés, des blasons ou dates du XIVe siècle – témoins d’une prospérité commerciale rapide.
  • Les archives locales documentent la tenue des premiers marchés à la Saint-Barthélémy, et la collecte de l’impôt sur les fours banaux, signe de l'organisation municipale.

Un héritage vivant

Tournon d’Agenais, aujourd’hui village de caractère classé parmi les « plus beaux villages de France », garde ses rues quadrillées, ses maisons à arcades et sa place centrale, image presque intacte de l’esprit des fondateurs du XIIIe siècle. Le calendrier festif, les marchés et certaines franchises municipales sont un écho durable à cette époque d’innovation et de bouleversements.

Comprendre la fondation de la bastide, c’est mettre en lumière la façon dont les enjeux politiques, économiques et sociaux de la fin du Moyen Âge ont modelé non seulement l’espace mais aussi la vie quotidienne, dont les traces restent visibles au cœur même de Tournon d’Agenais.

Pour ceux qui parcourent aujourd’hui ses ruelles ou admirent la vue depuis la place du bourg, il s’agit donc bien d’un patrimoine vivant, né d’un compromis entre le pouvoir, l’économie et les désirs de sécurité comme de liberté des habitants du XIIIe siècle.

Sources principales :

  • Cartulaire de Tournon d’Agenais (Archives départementales du Lot-et-Garonne)
  • Guyenne et Gascogne, Anne-Marie Cocula, Sud-Ouest universitaire
  • « Les bastides aquitaines », Pierre Garrigou Grandchamp, Université Toulouse Jean-Jaurès
  • Éric Lhote, Les Bastides, Ouest-France
  • Monuments Historiques, Région Nouvelle-Aquitaine

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