Les secrets de la création des bastides médiévales

4 septembre 2025

Aux origines des bastides : un phénomène du Sud-Ouest médiéval

L’histoire des bastides s’inscrit dans un contexte bien précis : celui du Sud-Ouest de la France au XIII et XIV siècles. Contrairement à une idée reçue, la création de ces villes nouvelles n’est pas réservée aux seigneurs locaux, ni une simple lubie urbanistique. Il s’agit d’un vaste mouvement concerté, impliquant le pouvoir royal, les seigneurs (dont la puissante famille des Plantagenêts) et l’Église, dans une optique à la fois politique, économique et sociale (FranceArchives).

Le terme “bastide” provient de l’occitan bastida, désignant à l’origine un édifice ou une construction. Près de 400 bastides ont été fondées entre 1222 et 1373, principalement en Gascogne, Guyenne, et Languedoc, mais aussi en Agenais, comme c’est le cas de Tournon d’Agenais.

Pourquoi créer des bastides ? Les principaux objectifs

  • Consolidation territoriale : Le morcellement féodal opposait une multitude de seigneurs. Les bastides permettent d’ancrer l’autorité d’un suzerain ou d’une couronne face aux voisins.
  • Dynamisation de l’économie rurale : Les bastides encouragent l’activité artisanale et commerciale, loin des seuls centres anciens, et drainent la population vers des pôles mieux organisés (source : Larousse).
  • Sécurisation de la population : L’insécurité, chronique au Moyen Âge, incite à regrouper les habitants dans des lieux protégés (murailles, fossés, portes fortifiées).
  • Mise en valeur des terres : La création d’une bastide s’accompagne du défrichement, de la mise en culture de terres jusque-là marginales ou boisées.
  • Souci de modernité et organisation sociale : Les bastides introduisent des formes nouvelles d’organisation administrative, fondées sur des chartes de franchises, touchant aux droits, devoirs, et organisation municipale.

L’acte fondateur : la charte de création

Aucune bastide ne voit le jour sans charte de fondation. Ce document, parfois appelé “paréage”, définit en détail les droits et les devoirs des futurs habitants. On y trouve :

  • Les attributions de terres à chaque famille (en général en arpentades) ;
  • L’espace réservé aux marchés, à l’église, aux halles ;
  • Les obligations fiscales, souvent allégées pour attirer de nouveaux colons ;
  • Les libertés et franchises accordées, souvent absentes du droit féodal classique.

Ces chartes sont signées par deux ou plusieurs co-fondateurs (par exemple : le roi de France et l’abbaye de Moissac à Tournon), qui se partagent ensuite les revenus et la juridiction. Les populations venues s’installer dans la bastide bénéficient de droits nouveaux : citons, par exemple, la possibilité d’accéder à la propriété, d’élire des consuls, d’exercer des métiers librement (source : Persee).

Urbanisme et organisation spatiale : une révolution médiévale

Un plan régulier, une rareté à l’époque

Le trait le plus frappant des bastides est leur plan orthogonal : rues se croisant à angle droit, carrés ou rectangles réguliers, avec une place centrale bien définie. Ce schéma, inspiré de modèles antiques et des nouvelles tendances urbaines, contrecarre la conception habituelle de villages organisés autour d'un château. On note cependant plusieurs variantes, s’adaptant à la topographie.

La place centrale, cœur de la vie publique

  • La place du marché accueille chaque semaine foires et marchés ; elle est souvent entourée de galeries à arcades (appelées “cornières” dans le Sud-Ouest, visibles à Tournon d’Agenais).
  • L’église et la halle occupent la périphérie ou un angle de la place.
  • Autour, les lots à bâtir sont identiques et attribués de manière équitable lors d’un tirage au sort public.

Des rues principales relient les portes de l’enceinte, facilitant la circulation des marchandises et la défense.

L’héritage antique et l’adaptation locale

Certains historiens considèrent que ces plans rappellent les castrums romains ou les villes créées sur l’ordre d’Hippodamos au Ve siècle av. J.-C. La véritable originalité réside toutefois dans l'adaptation à l’environnement local et dans la recherche d’efficacité sociale : l’égalité, la transparence urbanistique et la vie collective.

Les acteurs de la création : suzerains, colons et architectes

La fondation d’une bastide est rarement l’œuvre d’une seule autorité. Elle repose sur une alliance d’intérêts :

  • Le roi (de France ou d’Angleterre, selon les époques) ou un grand seigneur local met à disposition terres et capitaux ;
  • L’Église, détentrice de vastes seigneuries, y voit une opportunité ;
  • Des agents “experts” – arpenteurs, notaires, “géomètres” de l’époque – imaginent le plan et organisent la loterie des lots ;
  • Les nouveaux habitants, souvent issus de campagnes alentour, parfois d’autres régions, cherchent à améliorer leur sort par l’accès à la terre et à la liberté.

Un fait peu connu : certains notaires-fondateurs sont de véritables spécialistes, parfois sollicités sur plusieurs dizaines de bastides au fil de leur carrière. Par exemple, le notaire Jean de Grailly aurait participé à la création de plus de 30 bastides (source : Gallica BnF).

Chiffres clés et dynamiques démographiques

Région Bastides fondées (env.) Période la plus active
Guyenne 134 1250-1350
Gascogne 74 1260-1320
Périgord 38 1280-1330
Agenais 40 1250-1350

(Chiffres d’après Bulletin historique de France)

La population initiale d’une bastide varie : pour la première génération, certaines chartes prévoyaient entre 500 et 1 200 habitants, souvent venus de hameaux voisins.

Les bastides, moteurs de modernité sociale

Une société plus mobile

Au Moyen Âge, l’immobilisme rural dominait. L’émergence des bastides encourage la mobilité et l’installation de professions variées : commerçants, artisans, tanneurs, cordonniers, médecins, notaires. La diversité sociale et religieuse y est souvent plus prononcée qu'ailleurs, avec une cohabitation de communautés chrétiennes, juives, parfois protestantes plus tardivement.

Des institutions communales avant l’heure

  • Élection de consuls (magistrats municipaux) par les chefs de foyer ;
  • Gestion collective de la défense, de la voirie, du marché, par des assemblées locales ;
  • Mise en place progressive d’une fiscalité locale propre, distincte des redevances féodales.

Les bastides annoncent, à bien des égards, la ville moderne : une population assemblée par choix, dotée de libertés et d’une administration décentralisée.

Anecdotes et singularités des bastides

  • La bastide de Monpazier (Dordogne), fondée en 1284 par Édouard Ier d’Angleterre, est un modèle conservé dans son état originel, avec toutes ses cornières intactes.
  • À Cordes-sur-Ciel (Tarn), la charte de fondation proposait d’importantes exemptions fiscales sur trente ans, un record pour attirer des colons.
  • À Tournon d’Agenais, la bastide fut partagée entre le roi d’Angleterre et l’abbaye de Moissac, entraînant des rivalités, mais aussi des compromis durables (Commune de Tournon).

Un patrimoine vivant

La plupart des bastides sont encore intactes et vivantes aujourd’hui, témoignant de la réussite de leur mode de création et de leur attractivité à travers les siècles. Ce modèle original d’urbanisme, d’intégration sociale et de liberté a profondément marqué la physionomie et l’identité du Sud-Ouest, et continue de séduire tant les chercheurs que les visiteurs.

Un simple passage dans les rues de Tournon d’Agenais ou de ses sœurs permet de lire, pierre après pierre, l’intelligence d’une organisation médiévale dont l’héritage enrichit notre quotidien et alimente le récit de notre patrimoine.

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